Dans les coulisses de « D’où personne ne revient »

Entrer dans l’univers de Clarence Pitz

©️ Crédit photo : Marc Schaub


Je lis Clarence Pitz depuis ses débuts. Et à chaque nouveau roman, je me pose la même question : jusqu’où va-t-elle nous emmener cette fois ?

Il existe encore des territoires que le monde moderne n’a pas totalement absorbés. L’île de la Sentinelle (au large du golfe du Bengale) en fait partie. Un lieu interdit, protégé, où quiconque s’approche s’expose à une mort immédiate.

Dans D’où personne ne revient, Clarence Pitz nous emmène au cœur de cette frontière — là où les certitudes vacillent, et où les choix deviennent irréversibles.

Nous allons pousser une porte et découvrir ce qui nous attend derrière.

Explorons le roman ensemble, pièce par pièce.

La pièce originelle

Cette histoire nous emmène au bout du monde, sur un territoire interdit, où le simple fait de poser le pied est une condamnation à mort.

Quelle a été la première étincelle de ce roman ? Pourquoi cette île interdite ?

L’histoire des Sentinelles me fascine depuis longtemps. Depuis des siècles, ce peuple se bat farouchement contre toute ingérence extérieure. Ils défendent leur territoire et refusent tout contact avec notre civilisation. Ils tuent à coups de flèches tous ceux qui s’approchent de leur île. Il y a une image qui a beaucoup circulé et qui m’a profondément marquée. On y voit un habitant de l’île, arc ou lance à la main, visant un hélicoptère venu survoler la zone après le tsunami de 2004 pour vérifier s’il y avait des survivants. Cette scène montre qu’ils ne connaissent pas nos intentions et nous considèrent comme une menace pour leur survie. J’ai voulu mettre en contraste leur isolement et notre monde hyperconnecté, où tout est visible, partagé, accessible en permanence. J’ai pris beaucoup de plaisir à confronter l’univers de mon personnage principal, Marie, et le leur.

Voici le terreau fertile dans lequel j’ai planté les premières graines du roman ! Mais l’île de la Sentinelle n’est que le point de départ. Dans ce livre, nous visitons d’autres régions de l’Inde comme Port-Blair, Pondichéry et Auroville, mais aussi Bruxelles et la côte belge.

La pièce centrale

Marie, Narayan et Parvadhî incarnent des visions du monde qui s’entrechoquent – parfois violemment.

Est-ce que l’un d’eux vous a résisté au point de remettre en cause ce que vous aviez prévu pour lui ?  Lequel de ces personnages vous a le plus déstabilisée en cours d’écriture ?

Marie ne m’a pas déstabilisée, mais elle a clairement été le personnage le plus difficile à construire. Dès le départ, je savais qu’elle ne susciterait pas spontanément l’empathie. Elle est extrêmement riche, privilégiée, habituée à obtenir ce qu’elle veut, et ce n’est pas forcément le type de personnage auquel on s’attache immédiatement. De plus, au cours de l’histoire, elle prend des décisions moralement discutables, voire carrément répréhensibles.

Mais ce qui m’intéressait justement, c’était d’aller au-delà de cette première impression. Marie souffre d’AVF, une maladie qui cause des douleurs qui peuvent pousser quelqu’un au suicide. Elle veut guérir, à tout prix, et cette obsession la conduit parfois à franchir des limites. Au fond, ce n’est pas quelqu’un de mauvais. Elle reste profondément humaine, avec une cause que l’on peut comprendre, voire trouver juste. Son vrai conflit, ce n’est pas ce qu’elle veut, mais la manière dont elle choisit d’y parvenir.

La pièce sombre

Derrière l’intrigue et les crimes, les meilleurs polars parlent d’une faille.

Quelle est la véritable question qui vous a hantée en écrivant ce roman ?

La grande question qui m’a accompagnée pendant toute l’écriture de D’où personne ne revient, c’est : est-ce que l’argent fait réellement le bonheur ?

Marie possède tout ce que notre société associe généralement à la réussite : la fortune et la liberté matérielle. Et pourtant, elle est profondément malheureuse. Elle souffre d’algie vasculaire de la face et tout l’or du monde ne peut rien pour elle. Si elle le pouvait, elle donnerait tout son argent pour guérir.

En parallèle, une partie de l’histoire se déroule auprès des Jarawa, un peuple qui vit sur la Grande Andaman, à une cinquantaine de kilomètres de l’île de la Sentinelle. Eux vivent en dehors de nos codes, sans argent, sans possession au sens où nous l’entendons, et pourtant dans une forme de plénitude qui interroge profondément notre vision du bonheur.

À travers ce contraste, j’avais aussi envie d’aborder des thèmes qui me tiennent à cœur comme notre rapport à l’autre, le regard que nous portons sur les peuples non contactés et leur droit fondamental à l’autodétermination.

La pièce secrète 

La construction du roman est exigeante, presque labyrinthique, entre plusieurs temporalités et territoires.

Y a-t-il un moment où cette mécanique vous a échappé — où tout menaçait de ne plus s’emboîter ?

La structure de D’où personne ne revient est volontairement assez ambitieuse, avec plusieurs temporalités et plusieurs lieux qui se répondent. Un véritable terrain de jeu pour moi ! L’histoire navigue principalement en 2005 et 2025, entre l’Inde et la Belgique, deux espaces très différents qui apportent chacun leur propre tension et leur propre lecture des événements.

Mais les véritables clés du roman se trouvent dans le passé de mes personnages. J’ai beaucoup utilisé des flashbacks, parce que je voulais montrer que personne n’agit sans raison. Que ce soit Marie, le policier ou l’avocate, chacun porte une histoire, des blessures, des choix, parfois des traumatismes, qui expliquent leurs décisions et leurs contradictions.

Comprendre un personnage, ce n’est pas seulement regarder ce qu’il fait dans le présent, c’est aussi comprendre ce qui l’a construit. C’est cette idée qui a guidé toute la structure du roman.

La pièce habitée

Dans votre roman, les lieux ne sont jamais de simples décors. Ils deviennent presque des personnages à part entière, qui influencent, bousculent, transforment ceux qui les traversent.

Quand vous écrivez, qu’est-ce qui vient en premier : les personnages… ou le territoire qui va les façonner ?

Dans mon processus d’écriture, tout commence toujours par les lieux et non les personnages. J’ai besoin de comprendre et sentir un territoire, une culture, une atmosphère, parce que ce sont eux qui vont ensuite façonner ceux qui y vivent. Les lieux ont, selon moi, une influence immense sur la construction d’un individu, sur sa vision du monde, ses peurs, ses espoirs et ses valeurs.

La condition des femmes en Inde, que j’aborde dans D’où personne ne revient, en est un bon exemple. Prenez deux personnes avec exactement le même potentiel, les mêmes bases, et faites-les grandir à deux endroits différents du globe… elles ne deviendront pas les mêmes adultes.

Cela dit, c’est sans doute mon roman le plus psychologique. Car si les lieux façonnent mes personnages, eux aussi finissent par transformer leur environnement. Marie, Rohan, Jaya, Ed,… tous finissent par l’impacter d’une certaine manière.

La pièce invisible

Dans chaque livre, il y a ce qui se voit… et ce qui agit en silence.

Y a-t-il un élément — lié au lieu, à la culture ou à votre documentation — que le lecteur ne verra peut-être pas consciemment, mais qui compte particulièrement pour vous ?

Il y a dans D’où personne ne revient un thème plus discret, moins frontal, pourtant très présent en filigrane : celui du discrédit envers la parole des femmes. Que ce soit Marie, Mîna ou Jaya, elles ont des choses à dire, des intuitions justes, des souffrances réelles, et pourtant, on ne les écoute pas vraiment. Leur parole est minimisée, remise en question, parfois ignorée.

C’était important pour moi de montrer cette réalité sans forcément en faire un discours appuyé. Parce que ce discrédit est souvent insidieux, presque banal, et c’est justement ce qui le rend si violent. Je suis convaincue que si j’avais remplacé ces personnages par des hommes, le scénario aurait été complètement différent. Car, eux auraient été pris au sérieux.

La dernière pièce

Une fois la porte refermée, certaines histoires continuent de travailler en nous.

Qu’aimeriez-vous que le lecteur garde en tête après avoir refermé ce livre ?

D’où personne ne revient est avant tout un thriller, avec une enquête, du suspense et des twists. Mais au-delà de son aspect page turner, c’est aussi un roman qui questionne notre rapport aux autres et notre manière d’habiter le monde.

À travers cette histoire, j’aborde plusieurs thèmes qui me tiennent à cœur comme la douleur, la place des femmes, la protection des peuples vulnérables ou encore notre rapport à l’argent. J’espère évidemment que ces sujets toucheront les lecteurs autant que l’intrigue elle-même.

Cela dit, aussi engagé soit-il, ce roman n’a pas été écrit pour délivrer une leçon ou provoquer à tout prix une prise de conscience. Mon rôle, en tant qu’autrice, est avant tout de raconter une fiction basée sur des réalités, de poser des questions, parfois de mettre le lecteur face à certaines contradictions. Ensuite, chacun est libre d’en faire ce qu’il veut, d’y voir un simple thriller ou quelque chose de plus.

Respirer un peu…

Avant de refermer cet échange, trois questions rapides.

Le dernier roman qui vous a marqué ?

Le dernier livre qui m’a profondément marquée est Une fille comme les autres de Jack Ketchum. C’est une lecture qui m’a bouleversée par sa violence et l’immense tristesse qui s’en dégage. Tout au long du roman, je me suis sentie voyeuriste, témoin impuissante de quelque chose d’insoutenable. Ce livre ne laisse aucune distance confortable au lecteur.

Je l’ai refermé avec un profond sentiment de malaise, révoltée par l’injustice. C’est une lecture difficile, presque éprouvante, mais impossible à oublier.

Un auteur que vous admirez particulièrement ?

J’ai beaucoup d’admiration pour Pierre Lemaitre. J’aime sa capacité à construire des thrillers psychologiques d’une redoutable efficacité, avec des intrigues bien ficelées et des rebondissements incroyables. Et puis son parcours est assez exceptionnel. Il a réussi à s’imposer dans le thriller, puis passer à la littérature dite « blanche » avec une aisance presque déconcertante, jusqu’à décrocher le Prix Goncourt.

Un livre que vous relisez ?

L’écume des jours de Boris Vian. Le seul livre que je relis régulièrement. Sinon, je ne relis jamais un livre. Il y en a bien trop à découvrir !

La chute

Les frontières ne sont pas toujours là où on les trace. Et parfois, le plus troublant… c’est de découvrir celles qu’on est prêt à franchir.

3 commentaires sur « Dans les coulisses de « D’où personne ne revient » »

  1. Merci pour cet échange ! Oups, Une fille comme les autres de Jack Ketchum est dans ma PAL depuis le néolithique, au moins, et je ne l’ai toujours pas lu :/

    En tout cas, le roman de Clarence Pitz était percutant.

    J’aime

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