Dans les coulisses de Cavillore

Quand le polar choisit le silence

©️Crédit photo : Philippe MATSAS

Entretien avec Jérémie Claes

Certains auteurs accélèrent. D’autres choisissent de ralentir.
Avec Cavillore, Jérémie Claes semble s’éloigner des thrillers explosifs auxquels on l’associait pour explorer une écriture plus retenue, plus intérieure, plus silencieuse.
Il explore une autre tension, plus discrète, plus souterraine.
Celle qui oblige à ralentir… pour mieux écouter ce qui tremble sous les mots.

Cavillore a été pour moi une véritable découverte. Dans ma vie de serial lectrice, il est rare qu’un roman impose ainsi son propre tempo, qu’il oblige à ralentir pour mieux ressentir ce qui se joue sous la surface.

En échangeant avec l’auteur lors d’une récente rencontre, j’ai compris que cette évolution dans son écriture n’avait rien d’anodin. Une tension toujours présente, mais désormais portée par le rythme, les silences, les respirations.

J’ai eu envie de prolonger cette expérience de lecture en lui proposant cet échange autour de ce moment particulier de sa trajectoire d’auteur.

Le tournant

Cavillore a été pour moi une magnifique découverte. En lisant les chroniques de vos précédents romans, j’ai été frappée par l’écart de ton : on parle souvent de thrillers très haletants, très explosifs… alors que Cavillore semble beaucoup plus intérieur, presque contemplatif. Est-ce que ce roman marque pour vous un tournant ?

C’est plutôt le signe que je ne supporte pas l’ennui, et donc la répétition. Et Cavillore arrive aussi à un moment où j’avais besoin de me réfugier, de quitter le présent, de revenir à une époque bénie pour moi, préservée, insouciante. J’avais envie de temps long, de nuance et d’espace. Mais on retrouvait déjà cette tendance dans mes précédents romans, au milieu des poursuites et des explosions ! C’est déjà ce qui les rendait un peu singuliers.

 

Le silence

En vous lisant, j’ai été frappée par le silence dans ce roman. Il ne cherche jamais à en faire trop, il ne crie pas. Est-ce que cette écriture plus épurée s’est imposée naturellement, ou avez-vous dû résister à la tentation d’en faire davantage ?

Je voulais tenir le juste fil entre le lyrisme et la maîtrise. Laisser venir chaque phrase, chaque mot, et les peser ensuite, en chercher la musique, l’harmonie, veiller à ce qu’elle ne soit jamais dissonante. Donc, vous avez raison : je voulais échapper au vacarme.

 

Le rythme

J’ai eu l’impression que ce roman demandait au lecteur de ralentir, d’écouter plutôt que de chercher l’action. Aviez-vous envie d’écrire un polar qui respire autrement ?

J’aime la littérature de genre, et le polar en particulier, depuis toujours. Même si je m’éloigne d’une ligne strictement policière, Cavillore reste un roman noir, à l’atmosphère tendue. Mais c’est vrai, j’aime jouer avec la limite. Rester libre. J’adore les écrivain(e)s qui ne s’embarrassent pas d’une étiquette. Fred Vargas, Sandrine Colette, Gabriel Tallent, Giono, évidemment. Est-ce qu’ils écrivent des polars, des thrillers, de la blanche ? On s’en fout un peu, non ? Leurs romans sont passionnants.  

Le suspense

Est-ce que ce rythme plus lent a changé votre manière de construire le suspense ?

Oui, dans le sens où Cavillore est moins « techniquement » un thriller. Il y a moins de rebondissements à proprement parler. Mais j’ai travaillé sur l’atmosphère, le décor, le mystère. Ma construction en alternance, où l’on suit chaque personnage tour à tour, permet aussi de laisser l’action en suspens, de générer la curiosité. Je bosse sur le hors-champ, comme en cinéma, et c’est parfois beaucoup plus éprouvant pour un lecteur. Par ailleurs, et cela, je l’ai toujours fait, je soigne mes personnages plus encore que l’intrigue, parce que ce sont eux qu’on doit vouloir suivre, parce qu’on s’y est attaché, ou parce qu’au contraire on les déteste.

Les personnages

Vous évoquez l’importance que vous accordez à vos personnages…
Ariane, la mère Camillieri est une femme d’une grande présence et si vivante. On a presque le sentiment qu’elle existe au-delà du roman. Comment entre-t-on dans un personnage comme elle ? Est-elle née d’une observation, d’une rencontre ?

Ariane existe bel et bien, et c’est une femme extraordinaire. Elle mélange sagesse et fantaisie, tendresse et tempérament. J’espère avoir réussi à la « traduire », ce qui n’est pas une mince affaire ! Ce que j’ai voulu faire, c’est de lui rendre hommage, le plus sincèrement possible. Et de passer du temps en sa compagnie.

La trajectoire d’auteur

Vous avez connu un succès rapide et une forte reconnaissance. Est-ce que cela change la manière d’aborder un nouveau roman ?

Cette fois-ci, oui. Parce que j’ai exploré plusieurs styles, j’ai visé une grande efficacité, et une vraie exigence littéraire. Il faut maintenant que je parvienne à inventer encore. Et à toujours faire mieux. C’est assez angoissant !

Le doute

Vous avez évoqué le syndrome de l’imposteur. À quel moment un auteur se sent-il pleinement écrivain ?

Je vais peut-être vous surprendre, mais je me suis toujours senti écrivain, avant même d’écrire le moindre roman. C’est le seul endroit, justement, où je me sens à ma place, où je ne ressens pas d’imposture. Ça ne veut pas dire que j’ai pris le melon, que je fais mieux que les autres. Non. C’est juste que c’est le métier que j’ai toujours voulu faire, au-delà de toute raison.

Respirer un peu…

Avant de refermer cet échange, trois question rapides.

Le dernier roman qui vous a marqué ?

Seul le silence, de RJ Ellory. Je n’avais jamais lu ses bouquins. Il m’a scié. Magnifique. Et comme je ne peux pas choisir, « L’entroubli », de Thibault Daelman. C’est le premier roman merveilleusement bien écrit d’un jeune auteur. Il a un talent fou.

Un auteur que vous admirez particulièrement ?

King, depuis toujours. Et plus encore maintenant, quand je vois ses prises de position contre Trump.

Un livre que vous relisez ?

Un poème. « Le condamné à mort », de Jean Genêt. Mélange de trivialité, de crasse et de beauté pure.

 

Pour conclure

Si vous deviez écrire un roman totalement libre, sans attente ni cadre éditorial, à quoi ressemblerait-il ?

Bonne question ! Un roman d’horreur ? Gothique, ou folk ? Ah, mais vous me donnez des idées, là…

La chute

Avec Cavillore, Jérémie Claes ne cherche pas à faire plus de bruit.
Il explore une autre tension, plus discrète, plus souterraine.
Une tension qui surprend, désoriente parfois… mais qui finit par s’imposer.
Celle qui oblige à ralentir, pour mieux entendre ce qui tremble sous les mots.

Propos recueillis par Nadia – Livresse du Noir

Un commentaire sur « Dans les coulisses de Cavillore »

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