DANS LES COULISSES DE « UNE BONNE EPOUSE »

Focus sur Ingrid Desjours

Crédit photo : @Olivier Seignette


Quand le bonheur devient une prison

Après une chronique devenue virale en quelques heures, j’ai eu envie de prolonger la discussion avec Ingrid Desjours autour de ce qui fait la force dérangeante de Une bonne épouse.

Ce thriller marque aussi un moment particulier dans son parcours : cela faisait près de dix ans que l’autrice n’avait plus exploré ce territoire. Elle m’a confié que ce retour avait été un véritable challenge. Et pourtant, elle signe ici un roman très actuel et profondément inquiétant.

Derrière l’image d’un bonheur domestique parfait, le roman pose une question troublante : à quel moment le rêve devient-il une prison ?

Le fantasme du refuge

Dans votre roman, vous mettez en scène un lieu qui promet la reconstruction et l’apaisement. Pourquoi sommes-nous si facilement séduits par l’idée d’un refuge parfait ?

Nous traversons une époque où presque tout paraît instable. L’actualité géopolitique inquiète, les repères économiques vacillent, même le climat nous rappelle que rien n’est totalement sous contrôle. Dans ce contexte, beaucoup de gens ressentent une fatigue profonde face au chaos du monde.

Alors l’idée d’un refuge devient irrésistible. Un endroit où l’on pourrait fermer la porte, ralentir, retrouver des règles simples et une forme de sécurité. Ce fantasme n’est pas nouveau. Il traverse notre imaginaire collectif depuis longtemps. Des récits comme La Petite Maison dans la prairie ont nourri cette vision très rassurante d’un quotidien simple et solidaire. Un lieu où l’on vit entre soi, dans une communauté soudée, un monde à taille réelle loin du tumulte. Quand le monde extérieur paraît menaçant ou imprévisible, cette promesse devient extrêmement séduisante.

Mais c’est précisément là que le thriller commence. Parce que derrière l’image parfaite du refuge, il peut aussi y avoir autre chose. Car parfois, ce qui semble le plus protecteur est aussi ce qui enferme le plus.

Le vernis du bonheur

Ce qui frappe, c’est que la menace ne surgit pas brutalement : elle s’installe dans les gestes du quotidien, dans les silences, dans les règles implicites. Était-il important pour vous que le danger soit presque invisible au départ ?

Oui, c’était essentiel. Parce que l’emprise ne surgit presque jamais comme un coup de tonnerre. Elle avance à pas feutrés. Un détail après l’autre. Une petite règle qui semble logique, un geste qui paraît attentionné, une habitude qui s’installe. Et, sans qu’on s’en rende compte, le cadre se referme.

C’est ce qui rend ces violences si difficiles à repérer. Elles se glissent dans le quotidien, dans les silences, dans ce qui paraît normal. La personne qui les vit ne voit pas toujours la mécanique se mettre en place. Et de l’extérieur, tout semble parfaitement ordinaire. C’est là que réside toute la perversité du système : le danger est là, mais il reste presque indétectable.

J’aime beaucoup observer ces moments où quelque chose se dérègle dans une apparente harmonie. Pour moi, le quotidien ressemble à une partition. Tout paraît fluide, équilibré, rassurant… jusqu’à ce qu’une dissonance apparaisse. Une note un peu trop longue, un silence étrange, un rythme qui ralentit ou qui s’accélère.

En écrivant, je me sens un peu comme une cheffe d’orchestre. Je fais jouer la musique du quotidien, très doucement, presque parfaitement. Et puis, à un moment, j’introduis une légère fausse note. Pas assez forte pour être immédiatement repérée, mais suffisante pour créer un malaise. Et quand le lecteur commence à l’entendre, il comprend que quelque chose, dans cette symphonie en apparence parfaite, est en train de basculer.

Le phénomène tradwife

Vous revisitez un modèle très contemporain : celui de l’épouse parfaite et du retour à un idéal domestique. Est-ce selon vous une nostalgie rassurante… ou le symptôme d’une inquiétude plus profonde dans notre société ?

Ce phénomène me semble révéler deux mouvements contraires qui coexistent dans notre société. D’un côté, il y a une nostalgie très rassurante d’un monde simple, lisible, avec des rôles clairement définis. Dans une époque qui paraît instable, cette promesse d’ordre et de protection peut séduire.

Mais il y a aussi quelque chose de plus profond. Simone de Beauvoir disait qu’en période de crise, les droits des femmes sont toujours les premiers menacés. L’histoire lui donne souvent raison. Quand une société doute d’elle-même, elle cherche parfois à revenir vers des modèles anciens, plus hiérarchisés, où chacun reste à « sa place ».

Et puis il y a une réalité très troublante : certaines femmes cherchent dans ce modèle une forme de protection. Elles se placent sous l’autorité d’un homme… pour se protéger des autres hommes. Ce paradoxe dit quelque chose de profond sur la société dans laquelle elles vivent. Après tout, combien d’hommes disent encore à leur fille ou à leur sœur : « Fais attention aux hommes quand tu rentres seule le soir » ?

La vulnérabilité

Alice arrive brisée, en quête de reconstruction. Aviez-vous envie d’explorer ce moment fragile où l’on peut être tenté de croire à des solutions trop simples ?

Oui, parce que ce moment de fragilité nous concerne tous, à un moment ou à un autre de la vie. Il suffit d’une crise personnelle, d’un effondrement affectif, professionnel ou familial pour que nos repères vacillent. Et dans ces moments-là, notre jugement change. Ce qui nous aurait semblé douteux ou trop simple à une autre période peut soudain apparaître comme une solution.

J’aime l’image de quelqu’un pris dans la tempête qui aperçoit au loin une petite lumière. Quand on est perdu en mer, on peut facilement prendre la flamme tremblante d’une bougie pour un phare… et s’y diriger avec l’espoir d’être sauvé. Le problème, c’est que cette lumière peut aussi nous mener droit contre les rochers.

La vulnérabilité est d’ailleurs le terrain privilégié de tous les marchands de promesses : gourous, idéologues, vendeurs de bonheur clé en main. Ils savent très bien que lorsqu’une personne est brisée, elle se raccroche à ce qui passe à sa portée pour ne pas couler. Même à des choses que, dans un moment de stabilité, elle aurait regardées avec beaucoup plus de distance.

Je comprends profondément ce mécanisme. La vie nous apprend parfois, avec une certaine brutalité, que nous sommes tous capables de faire confiance aux mauvaises personnes quand nous avons peur de sombrer. Et en même temps, cela révèle quelque chose de très beau : malgré tout, nous continuons à croire qu’un salut est possible. Même lorsque nous sommes en mille morceaux.

L’intime comme territoire du suspense

Vos thrillers plongent souvent au cœur du couple et des relations proches. Qu’est-ce qui rend selon vous l’espace domestique aussi propice à la tension psychologique ?

L’espace domestique est fascinant pour un thriller parce que c’est, en théorie, l’endroit où l’on devrait être le plus en sécurité. La maison, le couple, la famille sont censés être des refuges. C’est là que l’on baisse la garde, que l’on se montre tel que l’on est vraiment.

Mais c’est aussi l’endroit où surgissent les questions les plus vertigineuses. Est-ce qu’on connaît vraiment la personne avec qui l’on vit ? Sait-on vraiment pourquoi elle est avec nous, ce qu’elle pense au fond, ce qu’elle pourrait faire si quelque chose basculait ? Dans l’intimité, on partage les gestes les plus banals, les habitudes, les silences… et pourtant une part de l’autre nous échappe toujours. Cette zone d’ombre est extrêmement fertile pour le suspense, parce qu’elle peut faire naître la paranoïa : le moment où l’on commence à se demander si ce que l’on voit est bien la réalité.

Dans le thriller psychologique, j’aime également créer une sensation proche de ce que l’on appelle l’« uncanny valley ». Tout ressemble à la normalité : la maison, le couple, le quotidien. Mais quelque chose, presque imperceptible, ne correspond pas tout à fait. Une attitude, une règle implicite, une mécanique trop bien réglée. C’est ce léger décalage qui installe le malaise. Comme si le décor était familier… mais légèrement déplacé. Parce que le danger n’arrive pas toujours de l’extérieur. Parfois, il se trouve déjà dans la pièce. Et c’est ce qui rend l’histoire beaucoup plus troublante.

Le retour au thriller

Vous m’avez confié que revenir au thriller après toutes ces années avait été un véritable challenge. Qu’est-ce qui a été le plus difficile : retrouver la mécanique du suspense… ou accepter de replonger dans des territoires plus sombres ?

Revenir au thriller après dix ans avait forcément quelque chose d’intimidant. La première question que je me suis posée était très simple : est-ce que les lecteurs seront encore là ? Et surtout, est-ce qu’ils reconnaîtront encore ma voix ?

En dix ans, on change. On mûrit, on regarde le monde autrement, on affine ses convictions. J’ai écrit d’autres choses pendant cette période, mais je n’ai jamais complètement quitté le thriller, j’ai continué à travailler dans cet univers pour l’audiovisuel. La mécanique du suspense ne m’a donc jamais vraiment quittée.

Le vrai défi était ailleurs. Revenir avec la personne que je suis devenue. Avec un regard plus aigu peut-être, et l’envie d’utiliser le thriller non seulement pour divertir, mais aussi pour interroger notre époque. J’aime profondément le genre car il permet d’embarquer le lecteur dans une histoire pleine de tension, de surprises, de retournements… et en même temps l’amener à réfléchir.

Et puis les lecteurs de polar sont des lecteurs redoutables. Ils lisent énormément, ils connaissent les codes, ils déjouent très vite les ficelles. Les surprendre est un véritable défi. Mais c’est aussi ce qui rend le jeu passionnant : les emmener quelque part où ils ne s’attendaient pas à aller.

Au fond, le véritable enjeu était peut-être simplement celui-ci : accepter la nouvelle autrice que je suis devenue… et inviter les lecteurs à regarder le monde avec moi, depuis ce nouveau point d’observation.

Respirer un peu…

Avant de refermer cet échange, trois questions rapides.

Le dernier roman qui vous a marqué ?

Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message. C’est un roman qui m’a profondément troublée parce qu’il renverse notre point de vue habituel sur le monde. Il oblige à regarder l’humanité de l’extérieur, comme si nous devenions à notre tour les « animaux » observés. J’aime beaucoup les livres qui déplacent notre regard moral et philosophique, qui nous forcent à sortir de notre zone de confort. Celui-ci le fait avec beaucoup d’intelligence.

Un auteur ou une autrice que vous admirez particulièrement ?

Je ne vais pas être très originale sur ce coup-là… Stephen King. On parle souvent de lui pour ses histoires, mais ce qui me fascine surtout, c’est sa compréhension des êtres humains. Il a une capacité extraordinaire à créer des personnages très vivants, très incarnés, et à faire surgir l’horreur au cœur du quotidien, justement.

Un livre que vous aimez relire ?

Un bon vieux Barjavel. Chez lui, il y a quelque chose de très romanesque, de très pur dans le récit. Quand j’en ouvre un, j’ai toujours l’impression de rentrer dans une maison que je connais déjà : on s’y installe facilement, on se laisse emporter par l’histoire, et on retrouve une joie presque enfantine. C’est un peu comme revenir chez soi.

Pour conclure

Vous avez écrit que vous étiez touchée de voir à quel point Alice, Lou et les autres continuaient d’exister une fois la dernière page tournée. Est-ce pour vous la plus belle réussite possible pour un thriller : que ses personnages restent vivants dans l’esprit des lecteurs ?

Indéniablement. Quand j’écris, je n’ai jamais l’impression de fabriquer des « personnages » au sens technique du terme. J’ai plutôt le sentiment de donner naissance à des personnes, de leur donner une voix, une histoire, une trajectoire. Je vis avec elles pendant des mois, parfois des années. Elles m’accompagnent dans mes journées, dans mes doutes, dans mes réflexions.

Alors forcément, je m’y attache énormément. Et quand le livre est terminé, il y a toujours une forme de séparation.

Savoir que ces personnages continuent ensuite à exister dans l’esprit des lecteurs est une immense joie. Cela signifie que quelque chose a circulé entre nous : une émotion, un questionnement.

Pour moi, la plus belle réussite d’un thriller n’est pas seulement de tenir le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. C’est que, une fois le livre refermé, mes personnages continuent à l’accompagner encore un peu. Comme des présences qui refusent de disparaître tout à fait.

 ✦ La chute

Avec Une bonne épouse, Ingrid Desjours nous rappelle une chose essentielle : les prisons les plus redoutables ne sont pas toujours celles que l’on voit.
Parfois, elles ressemblent à une maison parfaite.
Et elles nous sourient.

✦ Propos recueillis par Nadia – Livresse du Noir

3 commentaires sur « DANS LES COULISSES DE « UNE BONNE EPOUSE » »

  1. Oui, Ingrid, je te rassure, nous sommes toujours là dix ans après, tu nous as incroyablement manquée, et oui, tes personnages nous habitent encore.

    Quel plaisir de lire ce bel échange, et ce partage. Merci à vous deux 🙏 😘

    Aimé par 2 personnes

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