Le roi des cendres – S. A. Cosby

S.A. Cosby frappe très fort. Après la claque monumentale Le sang des innocents (dans mon TOP 3 de l’année 2024), j’ai ouvert « Le roi des cendres » avec une impatience mêlée d’appréhension. Allait-il égaler ce chef-d’œuvre ? La question ne se pose même pas : impossible de comparer les deux romans. Cette fois, Cosby explore un registre totalement différent, plus noir, plus viscéral et beaucoup plus brutal. Et ça risque de surprendre certains lecteurs.

Une tragédie familiale qui brûle tout sur son passage

Roman Carruthers, conseiller financier prospère d’Atlanta, voit sa belle vie s’effondrer quand il reçoit l’appel qui change tout : son père a eu un accident de voiture et se trouve dans le coma. Retour forcé dans la maison de son enfance à Jefferson Run, en Virginie, cette petite ville industrielle mourante et gangrénée par le crime. Il s’était pourtant juré de ne plus jamais y remettre les pieds.

Un retour aux sources qui se transforme en une plongée en enfer. Le crématorium de la famille Carruthers devient le théâtre d’une tragédie. Son frère Dante, le loser de la famille, a accumulé une dette catastrophique de 300 000 dollars auprès des Black Baron Boys, un gang impitoyable mené par les frères Torrent et Tranquil. Pendant ce temps, sa sœur Neveah tente de maintenir l’entreprise familiale à flot tout en nourrissant un certain ressentiment et en étant rongée par de sombres soupçons sur la disparition de leur mère, vingt ans plus tôt.

Ce qui reste quand tout brûle : une fratrie

Ce qui m’a bouleversée dans ce roman, c’est la force de ce lien familial. Cosby nous plonge dans l’intimité de cette fratrie où l’amour profond se mêle aux rancœurs, aux non-dits, aux blessures jamais refermées. Ces trois-là se connaissent par cœur, se détestent parfois, mais restent viscéralement attachés les uns aux autres. Face à la menace extérieure qui se resserre, ils n’ont plus que ça : leur sang commun, leur douleur et leurs souvenirs partagés.

Roman, voilà un antihéros comme on en fait peu. Cosby nous montre sa transformation de golden boy en costume-cravate vers quelque chose de bien plus sombre et calculateur. Sa Rolex à 12 000 dollars et ses chemises sur mesure deviennent dérisoires face aux réalités brutales de Jefferson Run. Le frère bien intentionné va transgresser tous ses codes moraux pour protéger les siens. Cette métamorphose semble inévitable : peut-on sauver sa famille sans perdre son âme ?

Neveah se révèle être le personnage le plus complexe du trio. Ses mains portent les cicatrices du travail au crématorium, elle représente le pilier de cette famille en ruine. Celle qui est restée, qui a tenu bon. Son amertume et sa conviction que leur père a tué leur mère ajoutent une complexité morale déchirante. Elle aime son frère mais lui en veut d’être parti, elle protège mais accuse.

Dante, le raté de la famille, un homme-enfant, alcoolique, drogué, loser pathétique et naïf face au monde criminel qui l’engloutit. Un personnage hautement détestable et pourtant… c’est aussi le petit frère. Celui qu’on voudrait abandonner mais qu’on ne peut pas laisser tomber.

Un feu qui dévore tout, même l’espoir

Attention, « Le roi des cendres » ne fait pas dans la dentelle. La violence ici est brute, crue, sans filtre. Cosby ne nous épargne rien et certaines scènes marquent au fer rouge, à la limite de l’insoutenable.

Cosby pousse ici le curseur de la noirceur et du désespoir bien plus loin que dans « Le sang des innocents ». Là où le précédent roman gardait encore quelques zones de respiration, ici tout brûle, tout saigne, tout implose de l’intérieur. Le crématorium devient le symbole de cette violence : lieu de mémoire et de destruction, de secrets enfouis et de vérités calcinées.

L’intrigue palpitante ne vacille jamais, portée par une écriture au scalpel et des dialogues qui claquent comme des gifles. On lit cette histoire en immersion totale : fascinés, terrifiés, le souffle court et incapables de détourner le regard.

Une Amérique en cendres

Cosby ne se contente pas de raconter une histoire de famille écorchée. Il tend un miroir à l’Amérique des laissés-pour-compte, celle des villes industrielles mourantes où la violence explose. Jefferson Run pourrait être n’importe quelle petite ville, rongée par la crise économique et les trafics en tout genre.

On referme ce livre lessivé, la gorge serrée, après avoir vu une famille basculer dans l’horreur pour ne pas se perdre. Cosby nous fait vivre de l’intérieur cette descente aux enfers où chaque geste d’amour se transforme en catastrophe, où vouloir sauver les siens revient à les perdre autrement.

Ce n’est pas un coup de cœur pour moi, mais c’est autre chose : c’est une lecture coup de poing qui colle à la peau. Une tragédie grecque en version américaine contemporaine, où le feu du crématorium finit par tout consumer : les corps, les mensonges, les illusions et jusqu’à l’espoir.

S.A. Cosby confirme qu’il est le roi du chaos. Mais surtout, il prouve qu’il sait plonger au cœur de l’intime et nous montrer ce qui brûle à l’intérieur.

Un roman incandescent qui ne fera pas l’unanimité, mais qui marquera ceux qui oseront s’y plonger.

Je remercie chaleureusement les éditions Sonatine pour leur confiance.

Quatrième de couverture

Roman est à la tête d’une entreprise de gestion de patrimoine florissante à Atlanta. Quand il apprend que son père a été victime d’un accident de la route, il n’a d’autres choix que de revenir à Jefferson Run, la petite ville de Virginie où il a grandi. Là-bas, ce sont des fantômes qui l’attendent : la mystérieuse disparition de sa mère, dont il ne s’est jamais remis ; l’entreprise de pompes funèbres de son père, ses odeurs de mort et de cendres, qu’il n’a jamais supporté. Il y retrouve aussi sa soeur et son frère, qu’il culpabilise toujours d’avoir abandonnés le jour où il a fui Jefferson Run. Cet ancien fleuron industriel de l’Etat est aujourd’hui devenu une ville en perdition, gangrénée par la pauvreté, la violence et la drogue. Lorsque son frère Dante se retrouve impliqué dans une affaire criminelle, Roman va tout faire pour l’aider à en s’en sortir. Il va alors subir de plein fouet la réalité désastreuse de l’Amérique d’aujourd’hui, où une nouvelle génération, sans aucun scrupule et prête à tout, tient maintenant les rues. Il n’est pas au bout de ses surprises : comme dans toute famille qui se respecte, tout le monde cache des choses. Son père a-t-il vraiment été victime d’un accident de la route ? Et la disparition de sa mère est-elle vraiment aussi mystérieuse que tout le monde le croit ?

Editeur : Sonatine, 405 pages, date de sortie : 2 octobre 2025

16 commentaires sur « Le roi des cendres – S. A. Cosby »

  1. Hello 🌞 Douillette et candide que je suis, d’habitude je m’éloigne des récits noirs. Mais en lisant ta merveilleuse chronique, je t’avoue que je suis intriguée : en tous cas, l’histoire de cette fratrie a tout pour bien me plaire… Qui sait? J’en prends super bonne note! Encore merci à toi pour cette belle découverte 😉

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  2. Tu la vois ma tête ma Nadia, avec les yeux qui sortent et la langue qui pend ? 😋 Celle de ma whislist mesure dix pieds de long de mécontentement.

    Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

    Aimé par 1 personne

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