D’où personne ne revient – Clarence Pitz


Il existe sur Terre des endroits que le monde moderne n’a pas encore avalés. Des territoires hors du temps, hors de portée. L’île de la Sentinelle en fait partie. Nichée dans le golfe du Bengale, protégée par l’État indien, elle est l’un des derniers lieux véritablement interdits de notre planète. Quiconque ose s’en approcher à moins de cinq kilomètres s’expose à une mort certaine, sous une pluie de flèches. Pas de négociation possible. Pas de seconde chance. Les Sentinelles comptent parmi les derniers peuples dits « non contactés » au monde et je l’ignorais totalement avant d’ouvrir ce roman.

C’est là que tout commence.

Marie Seghers, riche héritière belge, en est revenue vivante. Ses compagnons, eux, non. À son réveil à l’hôpital, menottée, elle doit s’expliquer. Pourquoi cette île ? Pourquoi ce voyage insensé ? L’inspecteur Narayan, farouche défenseur des peuples autochtones, est bien décidé à en faire un exemple. Mais Parvadhî, l’avocate chargée de la défendre, pressent que derrière cette affaire se cache quelque chose de bien plus sombre – un lien troublant avec une très ancienne série de meurtres d’enfants intouchables, et un tueur qui vient tout juste d’être libéré.

Dès les premières pages, Clarence Pitz nous embarque. Loin. Très loin.

On retrouve sa marque de fabrique : des personnages aux antipodes les uns des autres, confrontés brutalement, obligés de se regarder en face malgré tout ce qui les sépare. Marie et sa logique d’occidentale habituée à tout acheter. Narayan et ses convictions inébranlables. Parvadhî et ses cicatrices enfouies. Des êtres fracassés, nuancés, jamais tout à fait ce qu’ils semblent être. Certains sont franchement détestables. D’autres s’installent en nous sans crier gare, et on s’y attache profondément, on tremble pour eux, on les porte bien au-delà de la dernière page. Clarence Pitz a ce talent de creuser ses personnages, de les rendre terriblement humains dans leurs failles comme dans leur force.

La construction est ambitieuse – puzzle complexe, allers-retours dans le temps, fils narratifs multiples entre l’Inde et la Belgique – et elle assume pleinement cette exigence. Il faut rester attentif, laisser le brouillard s’installer, faire confiance à l’autrice. Le récit est maîtrisé avec une précision redoutable, et quand le voile se lève, toutes les pièces s’imbriquent à la perfection. La mécanique est implacable.

L’atmosphère est sensorielle, suffocante, lumineuse par éclats. On est en Inde, vraiment. On sent, on sue, on étouffe. Une certaine mamie Balcon offre quelques bouffées de tendresse au cœur d’un récit chargé. Quant aux passages se déroulant à Knokke le Zoute, station balnéaire très huppée de la côte belge, ils nous plongent dans un contraste saisissant, entre humour et légèreté. On oscille entre deux mondes. Deux réalités. Deux visions.

C’est la grande force de Clarence Pitz, et c’est devenu sa patte : le caractère anthropologique de ses romans. Les décors ne sont jamais de simples décors, ils deviennent des personnages à part entière. Elle se documente avec une rigueur impressionnante, se rend sur place avant d’écrire, et ça se sent à chaque page. Au-delà de l’immersion totale dans ces territoires étrangers et fascinants, ce sont ses enquêtes minutieuses, ses intrigues palpitantes et complètement immersives qui font toute la différence.

Mais ce qui m’a le plus touchée, au fond, c’est ce que le roman dit entre les lignes. La question des frontières -géographiques, culturelles, humaines- traverse chaque page. Il y a ceux qui se donnent le droit de tout voir, tout visiter, tout posséder. Et ceux qui revendiquent farouchement le droit d’exister à l’écart, préservés du monde. Clarence Pitz n’assène pas de leçon. Elle questionne notre rapport au monde. Elle pose les êtres face à leurs contradictions, et nous laisse face aux nôtres.

Avec Les enfants du serpent, j’avais écrit qu’elle avait fait un saut quantique, qu’elle avait rejoint la cour des grands. D’où personne ne revient confirme pleinement son talent. Elle affirme sa voix et sa façon bien à elle de faire du noir. Chez Belfond éditions désormais, attendue au tournant, elle répond présent, avec un roman dense, sombre et bouleversant, qui porte haut et fort la voix du polar francophone belge.

Clarence Pitz fait désormais partie des autrices que je suis les yeux fermés.

Je remercie chaleureusement les éditions Belfond pour leur confiance.


Quatrième de couverture

Le monde est grand. Nous devons accepter que certains territoires nous soient interdits. L’île de la Sentinelle. La mort attend quiconque ose s’aventurer sur cette langue de terre bordée par les eaux turquoise du golfe du Bengale. Marie Seghers en sait quelque chose : les habitants de l’île viennent d’assassiner, à coups de flèche, son frère, son fiancé et leur guide. Elle-même ne doit sa survie qu’à l’intervention miraculeuse de l’armée indienne. Mais que faisait cette riche héritière belge sur ce lieu interdit ? L’inspecteur Narayan, fervent défenseur des droits des peuples protégés, est bien décidé à faire de Marie un exemple et à l’envoyer croupir en prison. De son côté, Parvadhî, avocate indienne chargée de la défense de la jeune Belge, découvre un lien mystérieux entre cette affaire et celle, très ancienne, du  » tueur à la torche « . Un homme qui assassinait des enfants intouchables, et qui vient justement d’être libéré…

Editeur : Belfond, 400 pages, date de sortie : 26 mars 2026

2 commentaires sur « D’où personne ne revient – Clarence Pitz »

  1. Bon, inutile de te dire que ma whislist fait la tête, je vais tenter de négocier avec cette psychopathe 😁
    Merci à toi pour le partage 🙏 😘

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  2. N’en jetez plus, je veux absolument le lire et tant pis pour ma PAL qui déborde ! Merde, c’est du belge et donc, je vais ma chauvine durant 2 secondes ! Na 😛 Merci pour ta chronique enthousiaste et hyper tentatrice (bon, je t’en veux un peu, mais juste un peu). 😉

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